revenir au port

La veille, sur le bateau-dancing, j’avais remarqué que tout le monde se ressemblait. Ils avaient un âge entre 25 et 35, affichant des singularités de style qui les rendaient paradoxalement identiques. Ils ne cherchaient donc pas à être différents, encore moins eux-mêmes, ils voulaient juste s’appartenir, se reconnaître, au premier coup d’oeil sans prendre de risque.
Et se ressemblant pourtant les uns les autres à ce point-là, ils étaient persuadés de se distinguer. Comme ils étaient nombreux et rassemblés, serrés pour assister au concert, ça ne faisait pas le même effet que de les croiser dans la rue. Là, le motif commun sautait aux yeux.

Dans la cabane africaine, un peu resto un peu club improvisé un peu Chez Omar, le soir d’après, il y avait un mélange. Les couleurs de peaux, et les âges, et la façon de se vêtir, et les costumes élégants pour venir dîner au bouiboui, l’une un chapeau melon, l’autre un oeillet à la boutonnière, ou de bleu roi vêtue, ou des talons immenses…
À la fin du morceau de musique improvisée entre un batteur et un trompettiste – hors-pair m’a-t-on confirmé et c’était très beau ce jazz inventé, ils jouaient dans un silence, comme une cérémonie, alors que les gens mangeaient et buvaient et qu’il pleuvait sur la tente rouge au bout de la cabane – un monsieur s’est levé, il a dit : « Merci, merci, c’est un plaisir, c’est magnifique, c’est calme, on a besoin de ça. » Plus tard, il dansait avec bonheur sur du funk.

Finalement, c’est bizarre, – je pensais ça en rentrant à vélo, sous la pluie – quelquefois, on voyage mieux dans une cabane que sur un bateau.

Sortie en mer

Ce matin, j’ai une ancre tatouée au creux du poignet.
Je me rappelle tout ce que j’ai fait.
Voyons… J’étais sur un bateau, un jeune homme un peu étrange chantait un slow. Avant de disparaître, il a soufflé : peace.
Voyons… Il y avait des marins ? Non.
Voyons… Est-ce que ça tanguait ? Non. Juste Lola Rastaquouère qui roulait des hanches.
Voyons… On naviguait ? Pas du tout.
On riait, oui, ça on riait.

Ce soir, le tatouage effacé : une autre aventure peut commencer.

oups, j’ai oublié de détacher le PDG

Cette nuit, j’ai séquestré un patron d’une grosse entreprise.
À l’arrière d’une voiture, je lui expliquais, ou plutôt je lui hurlais, la notion d’égalité : « Tu as déjà vécu avec 1200 euros par mois ? Hein ? Est-ce que tu sais ce que c’est de vivre avec 1200 euros par mois ?! Tu n’as même pas idée des galères ! Tu vois, c’est ça qu’on te reproche, tu ne te rends compte de rien ! »
Dans les rues autour de nous, la ville était à feu et à sang. Pour se protéger, les riches avaient tué tous leurs chevaux, il y avait des cadavres de chevaux éventrés partout, comme des barricades, on ne pouvait pas avancer plus loin.

Je me suis réveillée.
J’ai pensé : « Quitte à kidnapper un chef d’entreprise, j’aurais pu en profiter pour lui faire des trucs cochons au lieu d’aller me préoccuper de la justice sociale…

Un rêve érotique, c’est quand même plus sympa que de faire la syndicaliste dans un décor de film d’horreur…

Ça nous rend marteau toutes ces histoires, on peut même plus compter sur les rêves pour s’éclater un peu ! Ah, où va t-on, ma bonne dame… Où va-t-on…

le chant du coq-philosophe

Cette radio – France Culture – entre 5h et 6h du matin, franchement, ça déménage !
Une professeure – émission Éloge du savoir, c’est un cours – explique des trucs auxquels je ne comprends rien, parfait : berceuse.
Je suis presque au bord de me rendormir, nickel, et puis là, j’entends, alors que le son de cette voix sérieuse se faisait de plus en plus lointain, que j’y étais presque, au sommeil retrouvé, j’entends cette phrase qui me réveille brusquement, droite comme un i dans le lit, il est 5h34 sur mon téléphone, j’allume la lumière, mes lunettes sur le nez, faut que je note cette phrase, alors bon, c’est sûr, là, je vais pas du tout pouvoir me rendormir mais alors pas du tout, 5h34, ouais, c’est tôt quand même, dire que j’étais à deux doigts de dormir, quand on y pense, est-ce que ça aurait changé ma vie de pas entendre cette phrase, sûrement pas, par contre j’aurais dormi encore un peu, et quelques heures de sommeil en plus, c’est important, ça oui, pour la vie pour la santé, c’est important de bien dormir, mais bon, là, c’est raté, j’ai le cerveau au taquet, ça tourne, cette phrase quand même, elle est drôlement fascinante, c’est de la phrase choc, à réveiller les morts comme on dit, en tout cas à réveiller ceux qui dorment à moitié, bref, la dame à la radio envoie sa phrase de tueuse :

« Dans l’existence, on ne peut éviter le choc des expériences récalcitrantes. »

Waouh. 
Ça, c’est du réveil-matin.

le maître du temps

Dans mon téléphone, il y a un calendrier. Tout à l’heure, avec le doigt sur l’écran, j’ai fait défiler les années. À l’an 2184, j’ai arrêté.
D’abord, parce que c’est une activité assez monotone et d’un intérêt intellectuel assez limité – T’as fait quoi cet aprêm ? J’ai lu le calendrier… Ah ouais, et tu comptes la gagner quand ta vie ? –
Et puis, surtout, j’ai arrêté à 2184 parce que d’une certaine façon, j’ai vu ma mort en face. Ça fait drôle.
Après, j’ai pensé qu’installer une application calendrier éternel sur un iphone4 plein d’obsolescences programmées, c’était quand même le comble de la perversité.

NOTA : Je dis éternel mais vu que j’ai arrêté de regarder à 2184, je ne peux pas savoir s’il y a vraiment une fin à ce calendrier… Non, non, n’insistez pas, je ne vérifierai pas, il faut que je gagne ma vie.

 

version originale en toutes circonstances

J’ai rêvé que je faisais des photocopies.
Ouais. Autant dire qu’avec ce genre de rêve, le matin, tu te réveilles pas avec l’impression que t’es capable de conquérir le monde… Devant ton café, tu luttes un peu contre toi-même, les doutes, hein, forcément.
En plus, il pleut.
En plus, j’ai rendez-vous avec mon psy cet après-midi.
Et mon inconscient qui ne trouve rien de mieux que de me faire faire des photocopies en rêve. Répétitive, lassante, identique, la même, désespérément la même. Bonjour l’ambiance d’automne.

C’est-à-dire, imagine la scène, j’arrive chez le psy, il me demande si ça va, et moi je vais répondre :
– Ben, pas trop. Figurez-vous que, cette nuit, j’ai rêvé… que je faisais des photocopies.

Du tac-au-tac, il va me dire :
– Des photocopies ? Bizarre… Comme c’est bizarre…
– Oui, plein de photocopies. Dans une photocopieuse avec des tiroirs, plein de tiroirs. Et alors, ça photocopiait, ça photocopiait, ça n’arrêtait pas, des feuilles partout !
– Mais… Est-ce que vous étiez heureuse devant cette photocopieuse ?

Je souris jusqu’aux oreilles.
Il m’énerve avec ses questions importantes.

je suis sûre que ça arrive à d’autres que moi

C’était une de ces soirées où, alors que c’est samedi et tout s’agite dans la ville, rien ne vous arrive. Pour votre plus grand plaisir.
Canapé. Télécommande. Je ne le fais pas souvent.
Je zappe. J’appuie sur la flèche vers le haut – 6 – 11 – 19 – le nombre de chaînes gratuites qui vont avec la télé reçue par le câble me sidère à chaque fois, je passe de l’une à l’autre, on dirait que ça n’a pas de fin…

Au fond de la télévision, parce qu’on a cette impression d’aller de plus en plus loin – 26 – 38 – dans un endroit où personne ne regarde vraiment, dans un espace où les téléspectateurs sont quelques-uns, – peut-être un homme d’affaire dans un hôtel, un couple à moitié endormi, un gardien de nuit qui jette un oeil et moi -, je continue à avancer – 68 – 97 -, là où il y a toute cette tripotée de canaux, j’enchaîne vite, écrans noirs des payantes que je n’ai pas, si je veux m’abonner je peux tout de suite c’est écrit, et puis les chaînes musicales – la fille qui chante est à moitié à poil, suivante, la fille à côté du chanteur n’est pas très habillée, suivante, la fille qui chante avec une voix de robot donc est-ce que c’est vraiment une fille qui chante en tout cas elle a des seins énormes qui débordent de son soutien-gorge minuscule et elle fait l’amour au mur oui on peut le décrire comme ça -, je passe aux chaînes d’infos, j’entends parler plusieurs langues, je reste abrutie devant CNN et le ton des présentateurs, ensuite je bloque sur ZenTV devant la fille en short qui fait un cours de gym, son sourire figé, avec des signes pour indiquer qu’il reste encore 3 fois le mouvement à faire, son énergie, moi avachie avec mes chips, le ciel est bleu derrière elle, elle est au bord de la mer, et je poursuis, maintenant les chaînes ont un numéro à trois chiffres, disons entre 103 et 145, je ne m’attarde pas sur la messe de KtoTV, et sur une autre, tout est prévu avec une émission « Spécial soirée pizzas », je crois être au bout du bout, avec comme un désespoir qui m’envahit, la question « est-ce que c’est de la diversité ? », là globalement j’ai vu surtout des trucs niais, variés mais niais, junkfood dans le cerveau, donc je sens l’énervement, la question du sens dans ce monde débile, et enfin, je m’arrête.
Le fond des océans avec des centaines de poissons multicolores qui nagent dans tous les sens. Ambiance sonore : piano. Et plutôt du Chopin que de l’ascenseur. Je regarde, je lâche un instant la télécommande…  Je ne suis pas loin d’une méditation, un repos les yeux ouverts, je quitte l’agitation et l’hystérie, je me détends…
Le logo est simple : un chien de dos devant un écran de télé.

– T’as fait quoi hier soir ? 
– J’ai regardé DogTV.
Ouais, je sais, ça m’a fait drôle à moi aussi.

L’information sert encore

J’écoute la radio.
Le virus dans la glace. Le médecin qui a trouvé les virus vieux mais vivants mais actifs du côté de la Sibérie au niveau du permafrost – j’en avais parlé ici du permafrost – met en garde les russes qui vont creuser et forer le sous-sol par là-bas… il leur recommande d’installer un petit hôpital pour d’éventuelles quarantaines. « Si jamais ils ont des boutons bizarres qui leur poussent », dit-il.
J’espère quand même que les russes entendront le conseil du médecin français.

J’écoute la radio.
La journaliste est dans un train avec des réfugiés syriens. Entre l’Autriche et l’Allemagne. Elle les interroge, la mère parle de ses enfants qui tremblent dès qu’ils voient un avion dans le ciel, à cause des bombes, ils arrivent d’une ville occupée par les monstrueux. La journaliste interroge ensuite un jeune homme assis près d’eux, autrichien, il n’aime pas trop les réfugiés, il n’a pas envie qu’ils viennent s’installer ici. Et puis la journaliste termine en citant la mère syrienne que j’imagine collée à ses enfants et assise sur sa seule valise, elle dit : « Cet homme ne veut pas de nous, je le vois bien, pourtant s’il savait ce que nous avons vécu… »
J’espère que tout sera fait pour qu’il sache.

J’écoute la radio.
Il paraît que Claire Chazal est mise à la retraite du JT de TF1 après 25 ans d’antenne. Pas assez d’audience.
J’espère que… Rien, en fait. On s’en fout.

mimétisme

Le gars passe dans la rue, il gueule.
Il nique ta mère fils de pute et même ta grand-mère, il la nique fils de pute.

Être énervé comme ça à 9h27 le matin…

Le produit « ultra efficace en 5 mn idéal eau stagnante » qui a passé la nuit dans mon lavabo de salle de bain n’a rien évacué ni débouché du tout. Je regarde dépitée le lavabo bouché.
Nique ta mère, fils de pute de produit pourri de vendeur qui ment et qui m’a dit c’est le plus cher mais c’est le truc le plus efficace que j’ai jamais vu et ta grand-mère aussi elle est efficace ?!
Et je ferme la porte de la salle de bain.
9h36.

vocabulaire anti-rides

Aujourd’hui, je voulais absolument écrire un texte avec dedans l’expression « les invariants immémoriaux ».
Glisser cette formule l’air de rien, comme qui rigole, t’as vu ma science au passage, je sais pas pourquoi, mais cette expression elle a tout de suite une sorte de puissance écrasante, tu peux rien rétorquer, surtout pas « ah mais non, l’autre fois, je vous assure, ça a varié », impossible, des invariants immémoriaux tu ne peux pas lutter, jamais, trop millénaire, trop loin, trop loin, trop loin, une immobilité absolue, une paralysie éternelle, une vérité supérieure…

Mais j’ai pas réussi à l’écrire.
D’abord, j’ai rien trouvé dans ma vie désordonnée qui ressemble à des invariants.
Et vu que je suis pas assez vieille pour l’immémorial…

« Misez sur votre plus beau profil »

Je m’étais inscrite sur le site d’un réseau professionnel. On m’avait dit :« Tu verras, c’est drôlement bien, on fait du réseau, et le réseau, c’est la vie. »
J’ai donc suivi les conseils.

Ensuite, à force de recevoir des demandes de contact de gens avec des métiers improbables et des têtes de psychopathes, j’ai supprimé ma fiche, au risque que ma carrière professionnelle n’en prenne un coup.
Hélas, c’était sans compter que dans le monde de la connexion, inscrit une fois, inscrit toujours, et donc, je reçois régulièrement des mails qui me rappellent les principes de base de la gestion d’une carrière.
« Pauvre folle, semble me dire le message, sais-tu ce que tu rates ! » Et de me sermonner : « N’oubliez pas que chaque contact représente de nouvelles opportunités… »
Sur le coup, à la lecture de cette phrase, j’ai toujours un pincement : « Zut, me dis-je, c’est vrai ça, peut-être que le job en or est là, sous les pieds du réseau !« 

Et puis, suit la liste des demandeurs de contact.

Ce matin, l’un d’eux a, sur sa photo de profil, une tête peinte en bleue.
Une sorte de montage très graphique, original. On voit bien qu’il est torse nu. Il a les yeux comme plantés dans les miens. On dirait Spok qui pose avec le regard genre « Je vais te faire rêver, poupée ».

Il est précisé qu’il est « directeur-associé-responsable » dans la communication.

Oui, je sais, c’est con, je passe encore à côté d’une nouvelle opportunité.

PS – Sale matinée pour ma carrière : j’ai aussi refusé la demande de contact d’un professionnel du relooking mental.

Nuit tornade

La scène se passe entre 3h et 5h. Je n’ai aucune idée de ce qui déclenche ce maelström nocturne, on a franchement mieux à faire à ces heures-là qu’affronter des tempêtes.
Ça commence, quand j’ouvre les yeux, je réalise que je suis en train de chercher comment expérimenter la possibilité de vivre un truc extrêmement fou, dont les gens diraient « Alors là, je ne pensais pas qu’elle était capable », qui me permettrait moi-même d’atteindre un seuil de fierté inégalé, un défi.
Je me lève pour boire un verre d’eau. Je me regarde dans la glace. Je m’interroge sur la peau de mon cou qui plisse. Est-ce le signe que je vais mourir bientôt ?
Je me recouche.
À partir de là, évidemment à cause de la peau du cou de poule que je me suis constatée, je fais un bilan plus large, je me demande comment et pourquoi j’ai choisi cette vie-là et pas une autre, j’étudie les alternatives, surgit cette grande question à laquelle je réfléchis ardemment : est-ce qu’être audacieux, c’est être irresponsable ?
J’imagine un virage brutal : une bascule dans un destin égoïste qui serait fait de toutes les libertés, pour voir si on y brûle ses ailes aussi vite qu’on nous le raconte. Ou bien, on vit vraiment mieux en cultivant son jardin ?
Puis vient une pause du cerveau avec sa conséquence immédiate, le sentiment d’impuissance, la conclusion fatale de l’insomnie tempête : de toute façon, bientôt je serai très seule, très vieille, très pauvre, très malade, très folle, très triste, très rien…

Le matin qui suit une nuit tornade, le plus difficile ce sont les cinq premières minutes du réveil.
Pour s’en sortir, se convaincre que la nuit et le jour sont deux moments très distincts, éviter le miroir quelques heures le temps de se défroisser un peu ce qu’on peut, boire du café… et se rappeler que se poser des questions existentielles favorisent la plasticité des neurones, ce qui va s’avérer utile pour la suite.
Dormir en k-way, par contre, ne vous protègera aucunement de ce genre d’intempéries.

interprétation des séances

Cette nuit, j’étais en colère contre une personne précise.
Nous étions autour d’une table avec d’autres gens et j’ai réussi à lui dire tout ce que je pensais, je gueulais drôlement bien.
D’habitude dans les rêves, il y a une étrangeté qui se glisse. Là, non, tout était conforme, le texte déroulait, j’arrivais à tout dire, il essayait d’esquiver, j’arrivais à répondre, ça n’était pas parfait non plus, non, ça semblait plausible, je bafouillais un peu juste ce qu’il faut pour la vraisemblance : genre, j’ai fait un rêve qui avait l’air vrai.
C’est ça qui est bizarre.

Aussi, à mon docteur freud, j’ai dit l’autre jour : « J’ai l’impression d’être un enfant, j’ai l’impression d’avoir quatre ans. »
Et là, j’ai pensé, trop tard : « Oh bordel, la phrase à jamais dire à un psy ! Je viens d’en prendre pour deux ans de plus ! »
D’ailleurs, il a souri… et il a eu la délicatesse de ne pas me poser immédiatement la question au sujet des quatre ans.
Remarque, maintenant que mon analyse va durer un peu, il peut prendre tout son temps…

Dans le même style, je lui ai dit droit dans les yeux : « Je me sens très claire en ce moment ! »
Et là, réalisant à qui je parle, j’ai ajouté : « Oui, je sais, vous, vous allez avoir du mal à le croire… »

 

 

hot (classique mais efficace)

Quelquefois, quand je vois les like sur facebook que font les garçons sur les images de filles à poil nichons devant, je me dis que je devrai faire pareil, liker sur des photos de garçons tout nus. Mais moi, j’ose pas. J’ai peur pour mon image, voyez-vous… Parce qu’il me semble que du lointain passé vient cette idée que ça va faire coquine ou cochonne ou coupable qu’une fille affiche ses like sur l’anatomie des garçons. Les garçons, eux, s’en fichent de ce qu’on pourrait penser à leur sujet. Et puis, il y en a beaucoup moins à voir des images de ce genre, masculin dénudé.

Mais, ce matin, au lieu de m’énerver dans l’espace virtuel à cause d’une agaçante inégalité concernant l’usage de nos corps, je me venge : j’attends le plombier…

Ah ! on sonne…

Y’a de la friture

« Mais comme il est difficile d’être ce que nous sommes… », ai-je pensé ce matin en écoutant ces oiseaux de corneilles bailler à mon réveil – et ce cri qu’elles ont qui fait penser à la mort qui approche – « …et donc ça va durer comme ça, à se relever à tomber à se relever à tomber, et puis y croire et ensuite douter et revenir au départ. »
Les corbeaux ensuite ont fait silence : ça y est, pour aujourd’hui le message était passé, mauvais augure façon moyen-âge.
J’ai bu du café, belle lumière du matin à travers ma fenêtre, le voisin d’en face a posé des grosses fleurs roses sur son balcon. Au lieu d’une tartine au petit-déjeuner, je grignote des poissons en chocolat.
« J’ai eu de l’enthousiasme, pourtant, à chaque fois que possible… », car je continuais à penser mes trucs sinistres tout en mangeant une tortue chocolat noir, « …mais ça n’est pas fini, allons, voyons, considérons que ça n’est que le début d’une vie intense ! », je sentais revenir la ferveur, « Oui, voilà, au diable la fatalité, quelle importance les ratés, vivons, vivons ! », j’avais chassé tous les présages et la panique parfois à commencer la journée, cette crevette pralinée était délicieuse, je fouillais fiévreusement dans le sachet de cette pêche chocolatée. « Ah, comme il est difficile de résister à ce que nous sommes… », ai-je pensé en constatant qu’il était vide.

Vite fait bien fait, voilà comment j’avais noyé mes états d’âme.

carnaval n’est pas rio qui veut

Au début du défilé, il y avait une joie. Malgré la tristesse du ciel gris pâle, c’était le début de la parade, l’énergie et les sourires, un grain de folie.
La dernière fois que nous étions nombreux dans la rue, c’était la marche des gens tristes. Alors j’ai senti une émotion. Une émotion un peu naïve, comme on a devant sa télé quelquefois quand le héros gagne et que ça nous monte aux yeux et surtout on est content qu’il n’y ait personne pour nous voir. Ça m’a fait ça. Charlie, et là les gens joyeux, au même endroit.
Après, à force de rythmes, j’ai pensé qu’il y avait trop longtemps que je ne m’étais pas déguisée.
J’ai eu envie de me cacher derrière un masque…
Éprouver cette liberté du camouflage et danser jusqu’à la transe.

Et puis, avec la pluie fine, le carnaval devenait pathétique, les confettis tombaient sans élan, et les parapluies ouverts faisaient des barrières. Vient le tour des chars traditionnels avec les personnages grotesques. À côté de l’un d’eux, trois dames déguisés en fruits tentaient une ronde ridicule en tapant dans leurs mains, elles avaient l’air heureuse.
J’ai re-pensé à mon envie de danser cachée derrière mon costume.

Faudra que j’évite de me déguiser en fraise ou en tomate. Pour la transe, ça doit pas être pratique.

le souhait 15

C’est cette phrase que j’ai choisie pour la tradition du voeu :
IL NOUS ARRIVERA AUSSI DES CHOSES QUE NOUS AIMERONS.
J’ai pensé que 2015 serait une année à faire soi-même, genre au travail, genre au lieu de s’occuper à devenir on va s’occuper à être et à faire.
Et on contemplera quelques beautés pour tenir bon.

prospective 2015 : à suivre

Pour l’instant, avec cette histoire de quinze sans rime, je n’ai rien souhaité à personne, rien de précis, rien de poétique, rien d’encourageant.
Comment tourner la phrase « 2015, allons-y gaiement » alors qu’on est tous morts de trouille à se demander si ça ne va pas être pire ?
À la radio, hier soir, le sociologue disait : « Je ne vois rien de clair devant nous, peut-être une guerre, il y en a déjà une d’ailleurs, mais ce qui est certain c’est que toute cette lâcheté ne donnera rien de bon… »
Ce matin, une autre radio, une autre sociologue. Elle disait : « Le pays vieillit et ce ne sont pas les adultes qui font les révolutions… ce sont les jeunes qui les commencent. Et s’ils sont imprégnés des conservatismes contemporains – c’est-à-dire des mêmes valeurs que celles des adultes qui les entourent – et bien… il ne se passera pas grand chose. »
Elle a ajouté : « En vieillissant on se calme… et on ne se révolte pas. »

Et ben, vous êtes pas prêts de la recevoir ma carte de voeux.

résolution : pas trop

Entre les deux années, pile au moment où ça va de l’une à l’autre, j’avais immobilisé ma jambe dans un plâtre lourd comme une enclume.
Alors que les danseurs s’en donnaient à coeur joie, je pensai qu’il n’aurait pas fallu se mettre à l’acrobatie ainsi que je l’avais fait, sans entraînement, sans équilibre, et puis avec cette pluie qui rendait glissant tout ce qui servait à se retenir, bref, je pensai tout en déplaçant ce pied épais – et inutile ainsi emballé -, je pensai (un peu comme on se fait des résolutions sans en vouloir) : « cette année, ma seule escalade sera de grimper au sommet de la gloire ! »

En attendant, je repris ma position tranquille… Pas trop pressée non plus de m’attaquer au challenge de l’an nouveau car j’avais constaté… qu’on se repose fort bien au coin du feu avec la cheville encerclée de résine.

ode au nouveau tout beau tout nouveau

Me suis demandée si je ne pouvais pas être considérée comme un territoire innovant afin de toucher des subventions… Après tout : je me surprends, ma vie numérique m’invente au fur et à mesure, je suis assez bien connectée, pas besoin de me décoder, et puis j’ai des tas d’idées, mon langage n’est pas figé, mon corps se déploie en intenses perspectives, nous progressons nous progressons, avec davantage de moyens je vous assure je deviendrai tellement territoire et tellement innovante, il faudrait voir mon projet d’un peu plus près, franchement l’innovation c’est mon rayon, je peux/je veux devenir un futur, ma métamorphose vous en donnera pour votre argent, j’ai l’économie circulaire qui circule à plein, allez allez m’ssieurs dames, étiquetez-moi, labellisez-moi, subventionnez-moi et j’innoverai jusqu’à en mourir !

fouiller et tomber sur un os

Nous avons chacun choisi notre couleur pour guérir nos os brisés : lui son bras cassé, moi mon astragale.
Il voulait bleu foncé, mais ça n’existe pas alors il a hésité, il ne voulait ni rose ni bleu clair ni blanc, alors il a pris vert, déçu. Moi j’aurais préféré gris anthracite pour assortir avec tout mais ça n’existe pas alors j’ai pris orange pour assortir avec rien. Il a 12 ans, j’en ai 44.

Sa mère est là, elle se sent importante, elle a raison, elle pourra dire à son mari ce soir qu’elle a passé une journée affreuse mais qu’elle a assuré – elle rajoutera sûrement dans sa tête « comme d’habitude » – je l’ai senti comme ça… Puisqu’il ne savait pas quoi répondre à la question de l’infirmière sur le métier qu’il voudrait faire plus tard, la mère a expliqué qu’avant, il voulait être paléontologue, elle était fière, mais maintenant il ne savait plus, on la sentait embêtée.
En attendant mon tour de plâtre, je les écoutais.

Paléontologue… Je ne savais plus trop ce que ça faisait un paléontogue, il me semblait que ça avait un rapport avec les os qu’on trouve… J’ai pensé qu’il n’aurait plus du tout envie maintenant d’être chercheur d’os ; avec son bras vert en écharpe, les os il allait trouver ça beaucoup moins amusant.
Ils sont partis, c’était mon tour. L’infirmière entourait mon pied avec la résine orange. Elle m’a pas demandé ce que je voulais faire plus tard… pourtant moi, ça m’arrive encore de me poser la question.

Sur le chemin du retour, je me suis dit :
« Si un jour un paléontologue trouve mon fossile, il ne pourra jamais deviner dans quelles conditions j’ai partiellement fracturé mon tubercule astragalien… Ça fera un mystère préhistorique de plus. »