Articles pour jeux de kermesse

J’ai aperçu des images de la mascarade. Des pantins, vides, boursouflés d’eux-mêmes, leur destin serait celui d’un pays… La télévision les aligne comme les poupées dans les vitrines, ou alors des boîtes de conserve, à dézinguer dans les stands des kermesses à coup de balles de mousse, des polochons dans la tronche on leur mettrait et ils tomberaient vite, ridicules.
Entendez-vous dans les villes et les campagnes cet épuisement ?
Ce matin, à écouter les commentaires, et les extraits – les phrases qu’ils arrivent à prononcer et l’air sérieux avec ! -, j’avais les bras ballants.
J’ouvrais les yeux du réveil et, ce brouillard dans ma chambre.

Un peu de lumière sur le mur facebook – je pense toujours au chien qui pisse, la patte en l’air – je regarde des photos. J’y apprends, chaque jour, à la fois des choses inutiles – Comment découper un poivron ? Quelle est la mission des chats sur terre ? – et les situations insupportables. Les morts se mélangent aux images clignotantes des anniversaires.
Je lis des titres et les guerres qui s’ajoutent. Absurde, la liste d’un fil d’actualité. Un fil ça tient à rien, on dit ça, quand ça tient à un fil c’est que… bon.

Donc : les coquilles vides – de pire en pire et les dangers à venir – à élire.
Au citoyen de faire sa part du travail  : mais quels champs de bataille ? Voyez tous les combats.
Le brouillard journalier. Recettes et dépenses. Pragmatique. Liste des choses inutiles, listes des morts, liste des choses insupportables, liste des peurs, liste des champs de bataille, liste des primaires creuses, liste des stands de tir – allez allez 3 coups pour faire tout tomber et hop c’est gagné la peluche -, liste des cris à pousser et toutes les pancartes à écrire et à soulever du bout des bras.
Le brouillard dans ma chambre.

Et les pantins derrière leur pupitre, avec leurs gueules de boîtes de conserve.

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revenir au port

La veille, sur le bateau-dancing, j’avais remarqué que tout le monde se ressemblait. Ils avaient un âge entre 25 et 35, affichant des singularités de style qui les rendaient paradoxalement identiques. Ils ne cherchaient donc pas à être différents, encore moins eux-mêmes, ils voulaient juste s’appartenir, se reconnaître, au premier coup d’oeil sans prendre de risque.
Et se ressemblant pourtant les uns les autres à ce point-là, ils étaient persuadés de se distinguer. Comme ils étaient nombreux et rassemblés, serrés pour assister au concert, ça ne faisait pas le même effet que de les croiser dans la rue. Là, le motif commun sautait aux yeux.

Dans la cabane africaine, un peu resto un peu club improvisé un peu Chez Omar, le soir d’après, il y avait un mélange. Les couleurs de peaux, et les âges, et la façon de se vêtir, et les costumes élégants pour venir dîner au bouiboui, l’une un chapeau melon, l’autre un oeillet à la boutonnière, ou de bleu roi vêtue, ou des talons immenses…
À la fin du morceau de musique improvisée entre un batteur et un trompettiste – hors-pair m’a-t-on confirmé et c’était très beau ce jazz inventé, ils jouaient dans un silence, comme une cérémonie, alors que les gens mangeaient et buvaient et qu’il pleuvait sur la tente rouge au bout de la cabane – un monsieur s’est levé, il a dit : « Merci, merci, c’est un plaisir, c’est magnifique, c’est calme, on a besoin de ça. » Plus tard, il dansait avec bonheur sur du funk.

Finalement, c’est bizarre, – je pensais ça en rentrant à vélo, sous la pluie – quelquefois, on voyage mieux dans une cabane que sur un bateau.

Sortie en mer

Ce matin, j’ai une ancre tatouée au creux du poignet.
Je me rappelle tout ce que j’ai fait.
Voyons… J’étais sur un bateau, un jeune homme un peu étrange chantait un slow. Avant de disparaître, il a soufflé : peace.
Voyons… Il y avait des marins ? Non.
Voyons… Est-ce que ça tanguait ? Non. Juste Lola Rastaquouère qui roulait des hanches.
Voyons… On naviguait ? Pas du tout.
On riait, oui, ça on riait.

Ce soir, le tatouage effacé : une autre aventure peut commencer.

oups, j’ai oublié de détacher le PDG

Cette nuit, j’ai séquestré un patron d’une grosse entreprise.
À l’arrière d’une voiture, je lui expliquais, ou plutôt je lui hurlais, la notion d’égalité : « Tu as déjà vécu avec 1200 euros par mois ? Hein ? Est-ce que tu sais ce que c’est de vivre avec 1200 euros par mois ?! Tu n’as même pas idée des galères ! Tu vois, c’est ça qu’on te reproche, tu ne te rends compte de rien ! »
Dans les rues autour de nous, la ville était à feu et à sang. Pour se protéger, les riches avaient tué tous leurs chevaux, il y avait des cadavres de chevaux éventrés partout, comme des barricades, on ne pouvait pas avancer plus loin.

Je me suis réveillée.
J’ai pensé : « Quitte à kidnapper un chef d’entreprise, j’aurais pu en profiter pour lui faire des trucs cochons au lieu d’aller me préoccuper de justice sociale… Un rêve érotique, c’est quand même plus sympa que de faire la syndicaliste dans un décor de film d’horreur…
Ah on ne peut même plus compter sur les rêves pour s’éclater un peu !
Mais, où va t-on, ma bonne dame… Où va-t-on ? »

le chant du coq-philosophe

Cette radio – France Culture – entre 5h et 6h du matin, franchement, ça déménage !
Une professeure – émission Éloge du savoir, c’est un cours – explique des trucs auxquels je ne comprends rien, parfait : berceuse.
Je suis presque au bord de me rendormir, nickel, et puis là, j’entends, alors que le son de cette voix sérieuse se faisait de plus en plus lointain, que j’y étais presque, au sommeil retrouvé, j’entends cette phrase qui me réveille brusquement, droite comme un i dans le lit, il est 5h34 sur mon téléphone, j’allume la lumière, mes lunettes sur le nez, faut que je note cette phrase, alors bon, c’est sûr, là, je vais pas du tout pouvoir me rendormir mais alors pas du tout, 5h34, ouais, c’est tôt quand même, dire que j’étais à deux doigts de dormir, quand on y pense, est-ce que ça aurait changé ma vie de pas entendre cette phrase, sûrement pas, par contre j’aurais dormi encore un peu, et quelques heures de sommeil en plus, c’est important, ça oui, pour la vie pour la santé, c’est important de bien dormir, mais bon, là, c’est raté, j’ai le cerveau au taquet, ça tourne, cette phrase quand même, elle est drôlement fascinante, c’est de la phrase choc, à réveiller les morts comme on dit, en tout cas à réveiller ceux qui dorment à moitié, bref, la dame à la radio envoie sa phrase de tueuse :

« Dans l’existence, on ne peut éviter le choc des expériences récalcitrantes. »

Waouh. 
Ça, c’est du réveil-matin.

le maître du temps

Dans mon téléphone, il y a un calendrier. Tout à l’heure, avec le doigt sur l’écran, j’ai fait défiler les années. À l’an 2184, j’ai arrêté.
D’abord, parce que c’est une activité assez monotone et d’un intérêt intellectuel assez limité – T’as fait quoi cet aprêm ? J’ai lu le calendrier… Ah ouais, et tu comptes la gagner quand ta vie ? –
Et puis, surtout, j’ai arrêté à 2184 parce que d’une certaine façon, j’ai vu ma mort en face. Ça fait drôle.
Après, j’ai pensé qu’installer une application calendrier éternel sur un iphone4 plein d’obsolescences programmées, c’était quand même le comble de la perversité.

NOTA : Je dis éternel mais vu que j’ai arrêté de regarder à 2184, je ne peux pas savoir s’il y a vraiment une fin à ce calendrier… Non, non, n’insistez pas, je ne vérifierai pas, il faut que je gagne ma vie.

 

version originale en toutes circonstances

J’ai rêvé que je faisais des photocopies.
Ouais. Autant dire qu’avec ce genre de rêve, le matin, tu te réveilles pas avec l’impression que t’es capable de conquérir le monde… Devant ton café, tu luttes un peu contre toi-même, les doutes, hein, forcément.
En plus, il pleut.
En plus, j’ai rendez-vous avec mon psy cet après-midi.
Et mon inconscient qui ne trouve rien de mieux que de me faire faire des photocopies en rêve. Répétitive, lassante, identique, la même, désespérément la même. Bonjour l’ambiance d’automne.

C’est-à-dire, imagine la scène, j’arrive chez le psy, il me demande si ça va, et moi je vais répondre :
– Ben, pas trop. Figurez-vous que, cette nuit, j’ai rêvé… que je faisais des photocopies.

Du tac-au-tac, il va me dire :
– Des photocopies ? Bizarre… Comme c’est bizarre…
– Oui, plein de photocopies. Dans une photocopieuse avec des tiroirs, plein de tiroirs. Et alors, ça photocopiait, ça photocopiait, ça n’arrêtait pas, des feuilles partout !
– Mais… Est-ce que vous étiez heureuse devant cette photocopieuse ?

Je souris jusqu’aux oreilles.
Il m’énerve avec ses questions importantes.